Chacun ayant repris sa place, Laclos se tourne vers Monsieur Leblanc :
- Monsieur Leblanc, avant de nous faire le point sur votre activité, je vous préviens que j'ai reçu la visite de Monsieur Bunel, vous savez pourquoi. Je vous laisse
évidemment traiter ce problème avec toute la rigueur nécessaire (ce qui ne laisse à Leblanc que peu de choix). Mais pour vous, Messieurs, je dirai qu'un chauffeur de camion, Demat, que vous
connaissez peut-être, s'est fait épinglé une fois de plus pour dépassement du taux d'alcoolémie au volant. Evidemment Bunel plaide pour lui, pour la forme, il ne peut faire moins. Je vous
rappelle que, depuis mon arrivée dans cette maison, je n'ai pas cessé de combattre pour que les gens soient clairs pendant les heures de travail. N'acceptez aucune dérive. Ces ivrognes sont
des dangers pour les autres, pour eux-mêmes et pour le matériel dont ils ont la charge. Les autres chauffeurs vont râler pour la forme, comme le délégué, mais, au fond, ils savent leur copain
indéfendable. Ils ne comprendraient pas qu'il ne soit pas sanctionné.
Malheureusement, dans l'ouest de la France, l'abus d'alcool est un problème grave. Cette mauvaise habitude ne choquait personne et aujourd'hui ne suscite guère la
désapprobation. « Hier quand il est rentré chez lui, il était "fatigué ». C'est à dire saoul. En fin de semaine, il est presque de tradition pour certains jeunes, trop
nombreux, d'en « ramasser une belle ». Sur les lieux de travail, dans les années soixante dix, quatre vingt, il était naturel d'amener son litre et plus tard de boire un coup à la
sauvette.
François Laclos se souvient d'avoir surpris en 75-80, un employé buvant du vin rouge au goulot d'une bouteille, pendant les heures de travail. Il avait pris la
bouteille des mains de l'employé et l'avait cassée dans une poubelle. L'ouvrier avait été littéralement stupéfait que l'on puisse casser une bouteille de rouge. Un bien si précieux! Toute autre
sanction lui aurait paru acceptable, mais casser une bouteille de rouge ! Ça dépassait son entendement. Il était rentré dans une colère épouvantable. Heureusement pour lui, Laclos était
d'une taille dissuasive et puis il était tout de même le chef ... mais l'incident avait fait beaucoup jaser.
Ne croyez pas pourtant que les bretons ne sont pas de bons salariés, Laclos n'a gardé que de bons souvenirs de ces hommes
et de ces femmes qui ont participé à l'essor de la Bretagne et à celui du groupe. Il parle toujours d'eux avec émotion.
Les années 1960-1980 ont vu une transformation fondamentale de la vie et de leur cadre de vie pour des dizaines de
milliers de Bretons. Durant cette période, de la pauvreté la Bretagne passe à l'aisance permettant au gens de vivre mieux sans la hantise de la disette et à leurs enfants de fréquenter les écoles
et les universités. Les bretons apprennent les mots week-end et vacances, avant d'apprendre trente cinq heures, RTT. et les sigles syndicaux.
Dans certaines régions de Bretagne, en particulier du centre, on
est passé du moyen âge à la vie moderne, avec tous ses problèmes, en vingt années. Certains nostalgiques le regrettent bien installés dans leurs nids douillets. Ils doivent manquer de
l'imagination suffisante pour comprendre, trop égoïstes, trop jeunes ou sans connaissances des conditions de vie de la majeure partie de la paysannerie française, pour regretter ainsi les
épreuves endurées par les gens de la terre. Il est doux pour certains de philosopher sur la condition des hommes surtout quand ils sont malheureux. Déjà Voltaire philosophait sur les droits de
l'homme tout en le haïssant et n'ayant que mépris pour lui.
F. Laclos se souviens d'un jour, durant la campagne de récolte des petits pois, en 1971, ou il cherchait le lieu ou une station de battage
avait été installée pour en vérifier le fonctionnement. L'endroit se trouve à quelques kilomètres de la stèle commémorative du combat des trente, (combat entre bretons et anglais pour la
possession du duché de Bretagne au XIVe), situé entre Josselin et Ploërmel. Un peu perdu, il arrive dans un lieu désolé ou les maisons dans un état pitoyable ne semblaient plus abriter personne,
quand au détour d'une ruelle il rencontre un vieil homme, un sac et une faucille à la main, grand pour un breton, le visage émacié, habillé pour le haut du corps de vieux vêtements informes, à
leur couleur sans doute des rebuts militaires et d'un pantalon qui avait du être bleu, raide de crasse, aux jambes en accordéon finissant dans de gros sabots couverts de boue. Après l'avoir
salué, il lui demande son chemin. Le regard de l'homme est méfiant et inquisiteur, il lit dans ses yeux que s'il avait vu paraître un zombi il ne l'aurait pas regardé différemment. Parlait-il le
français, était-il sourd et muet, n'avait-il pas envie de parler à un étranger, F. Laclos ne saurait le dire. Il continua son chemin sur ses sabots comme s'il n'avait jamais existé. Quel
était cet homme? Quelle était sa vie? Il ne l'a jamais su.
Poursuivant sa recherche, il est arrivé près d'une fermette composé d'un bâtiment tout en longueur couvert de chaume verdi par le temps. Il semblait abriter, au
centre, le foyer des hommes et de chaque cotés les écuries des animaux et les remises. Des instruments aratoires abandonnés ici et là, sans soucis de rangement, parsemaient, au milieu d'herbes et
d'orties, une grande cour boueuse ou pataugeaient deux porcs grognons. Un coq et des poules alertés par son arrivée l'observaient, le cou dressé, de leurs yeux ronds. Ils ne lui ont pas paru très
accueillants. Il s'est avancé jusqu'à ce qui lui semblait être l'entrée de la maison. La porte basse était ouverte. En frappant à la porte il a appelé pour avertir de sa présence. Une poule
caquetante, certainement affolée par sa voix, s'est échappée en lui passant entre les jambes en battant des ailes. Il a jeté un coup d'oeil à l'intérieur très sombre au sol en terre battue,
apparemment il n'y avait personne. Devant la porte, à l'intérieur, une flaque d'eau pour le décourager d'entrer s'il en avait eu envie.
Un bruit à sa gauche lui a fait tourné les yeux. Une femme, sans
âge, un fichu sur la tête, sortie d'une écurie je crois, se tenait à distance, une fourche dans une main. Après un bref bonjour, il lui ai demandé si elle savait ou l'on battait des pois. Après
un temps d'hésitation qui lui a laissé le temps de penser qu'elle allait retourner à son ouvrage sans lui répondre, elle a fini par lâcher: « Mon bonhomme y est, il a envoyé son
casse-croûte avec lui, y reviendra qu'à la nuit, t'as qu'à prendre la route là, à la croix tu vas à droite, après c'est pas loin ». Elle avait ponctué ses mots de gestes, heureusement, car
sa voix mal placée, propre à une personne qui ne parle que rarement, était difficilement compréhensible. Puis, certainement fatiguée d'avoir prononcé une phrase si longue, elle est rentrée dans
l'écurie sans autres commentaires avant qu'il n'aie eu le temps de la remercier. Était-elle intimidée, méfiante ou simplement peu habituée à parler avec des gens qu'elle ne connaissait pas? En
partant il l'aperçue dans son rétroviseur qui le regardait s'éloigner depuis la porte de sa grange sans trop se montrer.
Cette visite a été pour Laclos une révélation. Venant du nord de la France, il n'imaginais pas que des gens puissent
vivre dans un tel dénuement. Nous ne vivions pas au même siècle. Bien d'autres bretons vivaient à l'époque de cette même manière peu enviable. Ceux qui parlent avec nostalgie de cette époque ne
voudraient certainement pas vivre dans les mêmes conditions s'ils en connaissaient toute la dureté.
Le bouleversement de l'économie bretonne de ces années 1960-1970, a été possible grâce à la convergence de conditions
nouvelles, certes, mais s'il a pu se réaliser c'est aussi grâce aux qualités fondamentales de ces bretons travailleurs, rustiques, c'est à dire capables de bosser avec constance sans rechigner
devant l'effort, grâce au désir de tous de vouloir sortir de leurs conditions de vie difficiles et parfois misérables. Les bretons de l'intérieur des terres étaient rudes, peu instruits, têtus,
se trouvant trop souvent la gorge sèche, méfiants, mais vigoureux, résistants à l'effort, intelligents et volontaires. Ils ont su s'adapter aux conditions nouvelles et devenir de bons ouvriers ou
de bons cadres des unités agricoles et industrielles. X.Calosse est fier d'avoir travaillé avec eux et d'avoir contribué à leurs succès.
15
- Monsieur Leblanc. Allons, poursuivons.
Monsieur Leblanc a la responsabilité de toute l'activité amont du groupe. Il a donc à sa disposition toute une flotte de camions. Son personnel est basé pour
l'essentiel dans des magasins répartis sur trois, quatre départements. Il dirige des techniciens, des vendeurs, des acheteurs, des gérants, des magasiniers, des chauffeurs, des manutentionnaires.
D'autre part, il est en contact direct avec le monde agricole, son rôle est très important et souvent très délicat.
C'est un solide, fin négociateur, intelligent, travailleur, exigeant pour lui-même et pour les autres. François Laclos apprécie, entre autre, son humanité et son
sens de la justice.
Leblanc présente son activité à grands traits. Tous les participants sont très intéressés. Les transformateurs qui sont autour de la table lui achètent une partie
importante de leurs matières premières. Ce qui ne se passe pas sans quelques frictions.
Il y a pourtant des règles pour que les achats se fassent sans trop de discussions et de heurts, dans l'intérêt de tous.
Dans un groupe de sociétés, le chiffre d'affaire n'est pas l'addition des chiffres d'affaire de chacune des sociétés, mais le chiffre décroisé (de toutes les
sociétés) pour ne pas comptabiliser plusieurs fois les mêmes chiffres.
Si les chiffres étaient strictement additionnés, celui du groupe serait 50% supérieur à la réalité. C'est dire l'importance des relations financières entre ses
différentes unités.
Les unes produisent des matières premières, transformées par d'autres, vendues par des sociétés commerciales. Dans certains cas, des produits semi-finis servent de
matière première à d'autres pour qu'ils soient élaborés pour la vente. Ces sociétés, ces centres de profits, ont donc des relations commerciales très étroites, constantes et très
importantes.
Pourtant, chacune des unités est gérée comme une entité indépendante. Le directeur est responsable de ses résultats, avec quelques contraintes tenant à son
appartenance au groupe dirigé par un conseil et un directeur général commun.
Chaque directeur, défenseur des intérêts de sa société, a donc le désir et le pouvoir de négocier au mieux ses achats avec ses fournisseurs.
- Ces achats pourront provenir du groupe ou de l'extérieur.
F. Laclos a institué cette règle avec une contrainte. Cette contrainte est qu'à égalité de prix, de qualité, de conditions, de respect des contrats, les
différentes sociétés devront se fournir dans le groupe s'il dispose des produits.
C'est la règle, elle est parfois difficile à respecter.
Les hommes restent des hommes et parce qu'il y a une règle, elle peut être ressentie comme trop contraignante par certains qui peuvent avoir la tentation de la
transgresser.
De faire du commerce, hors du groupe, plait à l'un ou à l'autre qui préfère avoir des contacts avec l'extérieur plutôt qu'avec d'autres directeurs du groupe avec
qui ils n'ont pas forcément d'affinités particulières.
Toutes les négociations intérieures peuvent être évaluées par les contrôleurs de gestion qui ont tous les paramètres pour déterminer si les contrats ont été passés
raisonnablement. Certains directeurs de branches n'apprécient pas ce contrôle. Ils se sentent espionnés.
Les achats intérieurs ne représentent qu'un pourcentage plus ou moins grand, suivant les produits, du total des besoins. Un achat externe peut, pris séparément,
être bien négocié, mais s'il avait été réalisé dans un marché global, il aurait pu être éventuellement meilleur. Il est donc difficile de faire respecter la règle strictement.
Les arguments, pour ne pas respecter la règle de base, peuvent être raisonnables. Il faut l'avoir, mais qu'elle soit suffisamment lâche pour ne pas être ressentie
comme une contrainte insupportable et surtout qu'elle ne remette pas en cause la responsabilité des résultats de chacun des directeurs, et aussi, que cette règle soit suffisamment stricte pour
éviter qu'elle ne soit tournée trop aisément.
La première des conditions, pour que cette règle de préférence soit appliquée, est que chacun des directeurs soit pleinement convaincu qu'il doit tout faire pour
que l'intérêt général du groupe passe avant toute autre considération.
D'autre part, qu'il y ait des liens confiants, respectueux, amicaux entre les différents acheteurs et vendeurs, soucieux de passer des contrats équilibrés
garantissant leur bonne fin.
Orchestrer ces relations commerciales en bonne justice, c'est un peu faire l'équilibre sur un doigt. C'est possible à la condition, pour Laclos, d'être pugnace, de
bien mesurer les dérives, s'il y en a, d'y remédier avec doigté dans certains cas, avec beaucoup de fermeté dans d'autres, tout en sauvegardant, dans tous les cas, les bonnes relations entre les
directeurs, tout en rappelant à ceux-ci, qu'ils sont les responsables de leurs résultats.
Revenons à la réunion.
Leblanc n'est pas un industriel comme le sont ses acheteurs qui le soupçonnent de défendre avec plus d'ardeur les intérêts de ses propres fournisseurs que ceux du
groupe et les leurs en particulier.
Ils n'ont pas toujours tort. Leblanc est très soucieux de l'appréciation du monde agricole. Il a pu penser qu'il pourrait s'appuyer sur lui en cas de conflit avec
le groupe ou, en particulier, avec le directeur général. Cette période incertaine pour Leblanc est révolue. Des liens confiants se sont créés entre François Laclos et lui. La méfiance des
directeurs reste.
Monsieur Leblanc termine son exposé en disant :
- Cette histoire du chauffeur Demat m'ennuie un peu parce que dans les quinze jours qui viennent, comme vous le savez, dit-il, en se tournant vers François Laclos,
nous allons réorganiser les conditions de travail des chauffeurs. Bunel va en profiter pour faire monter la pression. Mais ce n'est pas très grave. Actuellement, les relations avec les chauffeurs
sont normales, sinon bonnes. Ils ont été un peu secoués par le dépôt de bilan du transporteur Perfumo et le licenciement d'une dizaine de chauffeurs et puis à la CAMAR ils n'ont pas renouvelé les
contrats de saison comme ils l'avaient fait l'an dernier. Bunel sait tout ça, les chauffeurs aussi ...
- Ne profitez pas du contexte de la profession pour peser sur les conditions de travail, vous le regretteriez, lui dit François Laclos.
Vous savez tous les problèmes d'organisation que vous devez régler rapidement. J'ai un dossier, de Monsieur Reland, très bien étudié, me semble-t-il. Revoyez ce
dossier avec lui, si ce n'est déjà fait. Dans les jours prochains j'organiserai une réunion avec vous, Reland, Molec (l'informaticien qui a aidé à monter le dossier), Monsieur Polvi, pour y voir
plus clair et définir une ligne directrice avant cette première réunion syndicale avec les chauffeurs.
Dans ce dossier de M. Reland, il y a bien des points négatifs, mais il ressort que le temps moyen d'attente dans les usines du groupe a considérablement baissé à la
suite des mesures que nous avons prises l'an dernier, messieurs les industriels. Ça démontre une fois de plus qu'un problème bien posé, bien analysé peut trouver des solutions qui remettent en
cause de mauvaises habitudes bien établies. La plupart des usines ont bien suivi les nouvelles dispositions avec des résultats inégaux. J'ai demandé que la partie du dossier de Reland vous
intéressant, vous soit envoyée. Ceux qui ne sont pas encore dans le cadre de ce que nous avons décidé voudront bien faire le nécessaire pour s'y mettre rapidement.
Il ajoute, se tournant vers Leblanc :
- Monsieur Leblanc, il ne faut pas que le temps gagné sur l'attente dans les usines serve à vos chauffeurs pour aller le perdre au bistro. Vous pourrez le dire à
Bunel de ma part.
16
Ce problème d'attente dans les usines est grave. Il désorganise le service logistique, pose des problèmes insurmontables pour la planification du temps de travail
des chauffeurs et des heures supplémentaires, génère des coûts très importants pour les transporteurs, qu'ils soient internes au groupe ou externes. Ces attentes peuvent se passer au chargement
et au déchargement. Dans les magasins centraux des distributeurs en particulier.
Tous les directeurs d'usine sont, peu ou prou, concernés par les problèmes des transporteurs et de Leblanc qui lui-même gère une flotte de camions pour assurer la
majeure partie des transports internes du groupe. Chaque directeur possède de deux à quatre camions à qui ils donnent la priorité au chargement et au déchargement, en contravention avec la règle,
du premier arrivé premier traité, ce qui n'arrange pas leurs relations avec Leblanc qui demande à F. Laclos d'intervenir quand ça dépasse les bornes.
Pour les transporteurs nationaux, qui viennent charger dans les usines pour ensuite aller livrer chez des distributeurs, ces temps d'attente peuvent devenir
catastrophiques. L'industriel et le distributeur ne sont pas touchés directement, sinon indirectement pour l'industriel, dans la mesure où généralement il négocie le transport avec le
transporteur qui essayera de lui compter les temps d'attente. En effet, l'industriel vend sa marchandise transport compris, sauf cas particulier ou le distributeur à sa propre flotte de camions
(à qui il va donner la priorité au déchargement dans ses entrepôts).
Le magasin du distributeur n'a, lui, pas de contrainte de temps de déchargement, sinon qu'il ne doit pas se mettre en rupture d'approvisionnement dans ses propres
magasins. Il n'est pas rare qu'un camion attende une matinée entière pour être déchargé, surtout, s'il est arrivé après l'heure de convocation.
Il est évident que ces mauvaises conditions de travail pénalisent les transporteurs qui ne peuvent plus rétribuer correctement leurs chauffeurs, ni gagner leur
vie.
Périodiquement nous assistons donc à des grèves spectaculaires, des uns et des autres, très gênantes pour les usagers de la route et pour l'économie en
général.
Quand on en analyse les motifs, les attentes ne sont pas seules en causes. On s'aperçoit que la responsabilité de cette situation difficile est partagée par
beaucoup : les industriels, les centrales d'achats, les contrôles divers, les transporteurs eux-mêmes, les chauffeurs, sans parler de l'état qui aime, ou qui est amené, appelé, sollicité, à
se mêler avec sa délicatesse coutumière de ces affaires privées qui se passe sur la voie publique. Ajoutez, à tout cela, l'européanisation du transport routier avec ses disparités et vous
comprendrez pourquoi les conflits qui ont des causes multiples et mettent en jeu des intérêts importants se terminent par de petites histoires de sous, sans régler les problèmes de fond.
17
- Ce matin, en venant, j'ai vu un camion du groupe arrêté à "la tête noire" devant le bistrot. Il a du s'arrêter pour demander sa route ... dit monsieur Destouche,
avec un mince sourire narquois aux lèvres.
Il n'aime pas trop Leblanc dont il a été l'adjoint et de lui envoyer un petit coup au passage n'est pas pour lui déplaire.
- On ne peut pas interdire aux chauffeurs qui ont démarré à l'aube de s'arrêter vers huit heures pour prendre quelque chose, tu le sais bien. Lui répond Leblanc
d'un ton uni.
Il sait bien que F. Laclos n'apprécie pas ces petits coups de canif entre cadres qui risquent toujours de dégénérer en querelle stérile.
- Bien, intervient François Laclos, on ne va pas passer la matinée sur ces histoire de chauffeurs.
Quand à vous monsieur Destouche occupez vous de ce qui rentre dans vos attributions sans en dépasser les limites... Surtout celles de vos compétences.
Laclos s'est tourné vers lui pour l'avoir bien en face, ses yeux sont devenus bleus gris, couleur acier, sa voix est sèche, coupante.
Destouche perd son sourire moqueur qui fait place à l'inquiétude. Il vient de comprendre au ton peu habituel que le patron sait quelque chose, qu'il ne fait pas
seulement allusion à sa remarque sur un chauffeur, qu'il doit avoir d'autres griefs. Il pense avec inquiétude que le patron a peut-être appris quelque chose et qu'il n'échappera pas à une
explication en tête-à-tête. Il se doute du sujet qu'ils vont aborder. Laclos n'a pas pour habitude de laisser des situations dans le flou sans vouloir les clarifier.
"Comment pourrait-il savoir?
Méchin l'a t-il appelé?
Que lui a t-il dit?
Qui d'autre connaît ses relations avec Méchin? "
18
- Monsieur Jaunart, avez-vous des informations à nous donner ? Dit Laclos en se tournant vers lui.
Jaunart est le responsable du service informatique. C'est un grand gars, costaud, trop. Il a des problèmes respiratoires qui le privent d'activités physiques, c'est
du moins la raison donnée de son embonpoint. Comme pour la plupart des gros, on leur cherche de mauvaises raisons de l'être, alors qu'il y en a une simple, les gros mangent et boivent
généralement trop et mal.
C'est un homme de quarante, quarante-cinq ans, sans traits particuliers, sinon des yeux vifs, francs qui regarde bien en face. Il a l'esprit clair et pourtant il a
du mal à se faire comprendre. A force de simplifier et d'aller à l'essentiel, il oublie que son interlocuteur n'a pas, comme lui, toutes les données du problème - surtout en informatique - et ne
peut le comprendre avec trois mots d'explication. Il a une voix, voilée, basse, qui n'arrange rien.
- Des informations. Non, il n'y a rien de particulier. Les modifications sur le matériel de l'Aven sont terminées. Son ordinateur est maintenant compatible avec
ceux du siège, tout fonctionne ...
Il se tourne vers le directeur de l'Aven, Poloux, qui opine du bonnet, sans rien dire.
- Maintenant, il va falloir mettre en route l'informatisation industrielle dont on a déjà débattue avec vous monsieur Poloux et vos gars. Mais pour ça j'ai
besoin avec Gubier, mon adjoint sur ce projet, d'interlocuteurs qui sachent ce qu'ils veulent exactement...
On sent que sa remarque n'est pas sans reproches. F. Laclos note qu'il devra s'informer du déroulement de l'informatisation de l'Aven. Il doit y avoir des
problèmes.
Leblanc coupe la parole à Jaunart d'un ton acerbe :
- Hé ! Je te rappelle que Gubier est déjà pris chez moi. Il n'a pas terminé. Tu sais qu'il en a au moins pour une quinzaine de jours. Il n'est pas question
qu'il s'arrête pour reprendre plus tard. Jaunart, tu donnes toujours la priorité aux industriels mais je te rappelle (comme si Jaunart l'avait oublié) que j'ai un programme de gestion de stocks
que vous n'avez pas terminé. Gubier qui s'en occupait ...
- Stop ! intervient François Laclos. Vous n'allez pas recommencer vos lamentations. A mon tour de vous rappeler que le service informatique comportait cinq
personnes il y a huit ans, il y en a aujourd'hui trente-deux. Monsieur Jaunart à beau me dire qu'a travail égal nous avons le service informatique le moins cher de France, pour le moment, il
n'est pas question d'embauche supplémentaire.
- Je n'ai rien demandé, dit Jaunart. Je pense avoir un effectif suffisant pour le moment.
- Bien reçu, dit F. Laclos. Notre service informatique est d'un très bon niveau, comme l'a fait remarquer Monsieur Jaunart. A chaque fois que nous avons repris une
activité extérieure, nous avons pu constater que nous étions plus performants que les autres dans le domaine informatique. Pourtant, a chaque fois que nous parlons informatique, je n'entends que
critiques et gémissements. Pourquoi ? Pour certains d'entre vous, l'informatique, c'est la panacée. De croire qu'elle va vous résoudre tous vos problèmes est une idée fausse. Elle peut vous
aider certes, mais l'informatique n'a aucun caractère miraculeux.
Je vous rappelle, une fois de plus, qu'avant de contacter le service de Monsieur Jaunart, vous devez parfaitement identifier le ou les problèmes que vous désirez
résoudre, définir le ou les résultats que vous souhaitez obtenir, avec précision.
Je vois ici ou là des piles de dossiers informatiques, dont il n'est tiré que quelques renseignements. Je me demande même, si rebuté par l'épaisseur du document,
celui qui a demandé ce travail a le courage d'y aller piocher la partie intéressante. Je sais, je sais... J'exagère un peu... Heureusement, le manque de temps évite généralement ces
dérives.
Vous devez vous imposer une procédure. Après avoir bien identifié les besoins, chargez l'un de vos adjoints d'expliquer à l'informaticien, aussi clairement que
possible, le programme que vous souhaitez faire réaliser, quantifiez avec lui le temps de travail nécessaire, demandez un devis avec les dates de réalisation. Vous pourrez à ce moment là, en
toute connaissance, signer le devis et être assuré que votre demande sera satisfaite.
Vous qui vous plaignez Messieurs Leblanc et Loudin avez-vous suivi cette procédure ? Non ! Alors ne vous plaignez pas.
Vous allez me faire remarquer que vous ne pouvez même pas avoir de rendez-vous avec un informaticien pour lui expliquer vos problèmes. Hé bien, je vous l'ai déjà
dit ! Expliquez-vous par écrit, ce qui vous obligera à formuler clairement vos besoins, parce que je sais, qu'oralement, vous vous contentez d'explications vagues, insuffisantes, qui ne
permettent pas à l'informaticien de cerner avec exactitude vos demandes.
J'ai déjà entendu « qui peut le plus, peut le moins ». On met en place un programme énorme pour finalement chercher son bonheur, comme une aiguille dans
une botte de foin. Vous vous étonnez ensuite que le service de Monsieur Jaunart soit débordé par vos demandes mal définies, qui débouchent sur des informations surabondantes, dont vous n'avez pas
l'usage.
François Laclos se tourne vers Jaunart :
- Monsieur Jaunart, essayez de ne travailler que sur devis. Vous en retirerez les avantages dont je viens de vous parler, et de plus, cela vous évitera les
contestations de vos factures.
Je vous rappelle, Messieurs, que vous pouvez consulter à l'extérieur, mais, qu'à égalité de prix, vous devez travailler avec le service de Monsieur Jaunart, c'est
la règle.
19
F. Laclos leurs rappelle cette possibilité de demander des devis à l'extérieur, tout en sachant les difficultés à le faire.
En effet, pour consulter à l'extérieur, il faut être capable de cerner avec une assez grande exactitude le problème à poser. Ce qui est, parfois, difficile sans
l'aide d'un informaticien de bon niveau.
D'autre part, un nouveau programme est souvent la suite logique de programmes existants, dont une société externe n'a pas la connaissance. Il lui faudra donc
dépenser du temps, donc de l'argent, pour refaire, au moins en partie, l'historique. Son prix d'intervention risque d'en devenir exorbitant.
Enfin si une entreprise du groupe usait des capacités externes à un prix compétitif, elle risquerait ... d'avoir quelques difficultés pour, ensuite, avoir l'usage
de la société informatique du groupe pour d'autres programmes, sans parler des petits dépannages fréquents q'une entreprise externe ne pourrait assurer à un coût acceptable.
Tous sont d'accord sur la règle, y compris Jaunart qui n'apprécie guère quand l'un d'eux en use, pourtant avec modération pour les raisons que je viens
d'évoquer.
Les services informatiques, investissements, juridiques, contrôles de gestion, comptables, sont à la disposition des différentes sociétés du groupe, mais ces
prestations sont payantes. Certains services sont payés sur facture en cours d'année, au moment où ils sont rendus, d'autres au prorata du chiffre d'affaire, d'autres en se basant sur des clés de
répartitions... enfin des calculs compliqués qui donnent lieu à d'âpres discussions et reviennent périodiquement animer une réunion.
Evidemment, la société facturée trouve souvent le montant de ce qu'elle paie, trop élevé, tout en sachant que si elle devait avoir ses propres services généraux,
ses dépenses seraient beaucoup plus importantes pour des services de moindre qualité, comme dans le cas d'interventions par des services externes, qui, de plus, ne peuvent garantir une discrétion
absolue.
Pour que cette organisation soit acceptée, avec le moins de heurts possibles, ces services généraux doivent être très compétents et reconnus comme tels par tous.
Ils ne doivent pas abuser de leurs pouvoirs. Il faut qu'ils soient suffisamment disponibles pour ne pas contrarier l'évolution des sociétés et que leurs actions soient discutées, coordonnées avec
le responsable utilisateur, pour qu'ainsi celui-ci ne sente pas son pouvoir de décision lui échapper et que cela ne remette pas en cause sa responsabilité des résultats de son entreprise.
L'un des grands services mis à la disposition des sociétés du groupe est le service " investissements". Son importance demande que l'on s'y arrête.
Chaque fin d'année, des programmes d'investissements sont prévus dans les budgets prévisionnels des différentes sociétés.
Tout au cours de l'année, F. Laclos, le directeur du service investissements et ses adjoints, le directeur général industriel, le directeur financier, ont été en
contact permanent avec chacune des sociétés. Ils en connaissent le fonctionnement, les réalisations, le développement, les résultats. Le directeur de la société de base a eu pendant l'année, au
cours de réunions ou de contacts directs, la possibilité de faire part de ses besoins matériels pour assurer le développement de sa société ou la maintenir à son niveau.
Ces programmes d'investissements ne sont donc pas des découvertes de fins d'exercices, arrivant soudainement à la connaissance de ceux qui devront finalement
décider de leur opportunité, de leur cohérence, avec la stratégie du groupe.
Ces programmes sont d'abord analysés, détaillés, chiffrés par la société qui désire investir, puis, soumis au service investissements du groupe. Celui-ci l'analyse
dans le cadre global des demandes des différentes sociétés.
Après étude, la société et le service se mettent d'accord sur ce qui pourra se réaliser, son coût, ses délais d'exécution etc...
Lorsque le service investissements aura réalisé son audit auprès de chaque société, il devra présenter à la direction générale un programme global, détaillé par
l'entreprise, pour analyse et pour accord.
Ces réunions de programme sont évidemment très importantes. Y assistent ceux que j'ai déjà indiqués, plus le directeur juridique, qui en plus de ses activités
juridiques, s'occupe des assurances pour tout le groupe et évidemment deux ou trois cadres du service investissements capables de donner des éclaircissements sur les détails.
Ces réunions se déroulent généralement sur plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, suffisamment espacées pour que des modifications puissent être apportées aux
projets initiaux et pour qu'un accord global puisse être finalement trouvé.
Le programme, accepté pour chacune des sociétés, fait l'objet d'un document détaillé dont un exemplaire sera remis à la direction générale. Ce document servira de
base pour suivre l'avancement et la réalisation des investissements décidés.
Au cours de l'année des modifications pourront intervenir. De nouveaux marchés peuvent s'ouvrir ou devenir plus difficiles. Le choix des capacités du matériel peut
donc changer. Une nouvelle technologie ou un nouveau matériel peut obliger à modifier les choix d'origine. D'autres raisons peuvent intervenir.
Ce qui est essentiel, pour François Laclos, c'est qu'une décision d'investissements prise à un moment donné, en fin d'année généralement, peut et doit être modifiée
s'il y a des raisons valables de le faire en cours de programme. Rien ne serait plus déraisonnable, préjudiciable pour une entreprise que de persévérer dans l'erreur sous le prétexte qu'une
décision a été prise après un travail d'analyse important.
L'idiotie n'est pas de s'être trompé (il peut y avoir de bonnes raisons) mais de ne pas reconnaître l'erreur ou la nécessité de modifications.
Certains ont pu voir, pendant des années, des ponts sans voie d'accès, des gares sans vie en pleine campagne, au milieu de champs de maïs, des tranchées se creuser,
se reboucher, se bitumer, pour être de nouveau creuser etc... deux, trois mois plus tard. Qui a décidé ?... Y avait-il un programme sérieux d'investissements ? Pouvait-il être modifié,
réactualisé ?... L'administration nous montre, trop souvent, ce qu'il ne faut, surtout, pas faire dans une entreprise. Si les entreprises privées étaient gérées comme les entreprises
publiques, elles seraient toute rapidement en faillite, c'est un lieu commun que de le rappeler. Je n'ai pourtant jamais entendu parlé d'une manifestation pour dénoncer la gabegie de ces
entreprises ou des ces administrations au « service du public » qui grèvent les finances de l'état, qui ensuite, présure les entreprises et les particuliers. Elles imposent des charges
aux entreprises que celles-ci devront d'une façon ou d'une autre répercuter à leurs clients ou bloquer leurs dépenses, en particulier les salaires de leurs employés.
Les responsables du groupe doivent donc veiller à la bonne réalisation des décisions d'investissements, comme ils doivent suivre, contrôler les services généraux
dont ils utilisent les compétences. Ils paient leurs travaux, ils sont en droit d'exiger de bonnes prestations, plus même qu'avec les intervenants extérieurs qui n'ont pas la même culture
d'entreprise.
Les investissements doivent être étudiés avec une attention et une rigueur d'autant plus grande que les risques de se tromper est importante. Ce sont des choix
judicieux qui permettront de construire les structures nécessaires pour faire face aux autres fabricants dans la compétition permanente européenne. Les choix d'investissements sont fondamentaux
pour une entreprise, ils vont conditionner :
Le choix des produits fabriqués.
Les quantités possibles de fabrication.
La souplesse d'exécution des commandes du marché.
Les prix de revient, donc la compétitivité et la rentabilité.
Les possibilités de développement à venir.
Ils sont des dépenses considérables, une mobilisation des résultats et des capacités d'autofinancement d'une entreprise. Ils sont les moyens de la réalisation de la
stratégie d'une société.
L'analyse approfondie :
- Du secteur d'activité.
- Des développements présents et futurs des marchés.
- Des capacités techniques du personnel.
- Des matériels proposés.
- Des buts que l'on s'est fixés.
doit être rigoureuse, menée par des gens compétents qui ont du temps pour réfléchir.
Les responsables des différentes entreprises qui composent le groupe ont tendance à s'en remettre au service investissements pour le suivi au cours de la
réalisation des travaux. François Laclos leurs rappelle, quand l'un ou l'autre se plaint de la lenteur, des retards ou de la qualité des réalisations, qu'ils sont directement responsables de
leurs investissements. Qu'ils n'ont que délégué, au service de Messieurs Lapierre, chavideau et leurs adjoints, leurs études et leurs exécutions, mais que finalement ils paieront leurs travaux et
assumeront dans l'avenir les choix qui ont été décidés, choix dont ils sont les initiateurs.
Les directeurs acceptent, plus ou moins bien, cette organisation, qui apparemment leur enlève une partie de leurs pouvoirs, tout en sachant qu'elle est très
bénéfique pour le groupe.
Aucune des sociétés n'est entièrement autonome. Aucun directeur ne peut se prévaloir de mener son entreprise au succès tout seul, sans l'appui du groupe.
Les individualistes ne peuvent se trouver bien, pris dans une telle organisation.
François Laclos le rappelle quand il le sent nécessaire.
- "Notre groupe fonctionne de cette manière. Vous l'acceptez, vous pouvez et vous savez en tirer le meilleur parti, parfait. Si le système ne vous convient pas ou
plus, à l'un ou à l'autre, nous n'allons pas tout modifier pour lui. Que la personne qui ne se sent plus bien dans cette organisation aille chercher ailleurs ce qui lui conviendra mieux. Mais si
vous croyez faire mieux fonctionner le groupe en y apportant des modifications positives, vous savez que je suis prêt à vous écouter et faire évoluer notre organisation.
Notre organisation n'est pas figée. Tout évolue, nous devons nous adapter au monde qui nous entoure, tel qu'il est. Hélas parfois ! Mais prenons ce qui nous
paraît bon, après réflexion sans nous laisser aller à suivre les idées à la mode, le courant dominant, le politiquement correct, comme on dit maintenant".
Chacun sait que la pensée correcte, depuis vingt ou trente ans, est définie par une petite minorité qui a su contraindre tous les média (qui se veulent modernes,
jeunes, dans le vent et ne souhaitent pas risquer, suprême injure, d'être qualifiés de ringards, de passéistes, de conservateurs) a diffuser la seule pensée qui vaille, la leur.
Dans les entreprises soumises à la pression de la pensée unique, beaucoup de dirigeants se sont laissés aller avec leurs DRH (Directeurs des Ressources Humaines) à
suivre ou à se laisser emporter par le courant dominant. Ces entreprises ont multiplié les réunions, les cercles, les séminaires, les colloques de toute sorte, sur tous les sujets, dans un
premier temps en rapport avec l'entreprise, puis dans un second, sur des sujets bien éloignés de son cadre, comme les bienfaits de la musique sur les lieux de travail ou du saut dans le vide ...
avec un élastique (tout de même) etc ...
Certaines entreprises ne s'en sont jamais remises et dans tous les cas, elles ont dépensé des sommes de temps et d'argent qui auraient été mieux employées pour
améliorer la productivité de l'entreprise, donc sa pérennité, plutôt qu'à flatter par démagogie, par couardise quelques têtes, dites, pensantes ou certains intellectuels de gauche. (Excusez moi
de ce pléonasme).
Qui n'a pas entendu, un jour, dire d'une personne avec admiration « elle est dans le vent » comme on le dit d'une feuille qui tombe, au gré d'un courant
d'air, sur le rebord d'une fenêtre ou sur le trottoir pour se faire écraser sous le pied d'un passant. Dans le vent ou au gré des idées qui passent, rarement bonnes, le plus souvent mauvaises,
sans discernement, mais sans oublier que les inspirateurs de ces idées sont une petite minorité qui semble avoir comme but la dislocation de la société et de ses valeurs.
20
F. Laclos regarde sa montre, onze heures et demi déjà. Au plus tard la réunion doit se terminer à une heure moins le quart ou douze heures quarante cinq pour parler
comme un chef de gare.
- Monsieur Jaunart, je vous remercie. Monsieur Loudin à vous s'il vous plaît, nous vous écoutons.
Monsieur Loudin pique un fard comme à chaque fois qu'il se trouve être le point de mire. Ses oreilles, ses joues prennent une couleur rouge brique.
Brun de cheveux à la peau claire et aux yeux bleus, de ces yeux bleus des gens bruns de cils et de sourcils. Une tête de breton aux pommettes hautes, au nez fort.
Il est encore jeune, environ quarante cinq ans, sportif, amateur de cyclisme comme beaucoup de jeunes de la région. Fortement charpenté, un peu lourd, mais sans être "doublé" comme il est dit en
Bretagne des hommes forts, très larges.
C'est un homme intelligent, précis, organisé, travailleur, mais d'une timidité presque maladive, ce qui peut le rendre désagréable, ses mots dépassant parfois sa
pensée. De parler lui coûte. Quand, vainquant sa timidité il parle par obligation, c'est avec une grande économie de mots. Son débit est saccadé, d'une voix un peu rauque. C'est un
taiseux.
Interrogé devant une quinzaine de personnes il n'est pas du tout a l'aise. Il lui faut, pourtant, comme les autres, présenter son activité. Il le fait avec l'aide
de tableaux projetés qu'il tente de passer le plus rapidement possible, en donnant des explications si brèves, que sa présentation peut en devenir incompréhensible pour certains.
- Vous pourriez nous repasser le tableau sur les rendements ? Je n'ai pas bien saisi ce qu'il voulait montrer. Lui demande A. Gueno, avec un petit pincement
des lèvres qui montre son plaisir, sans méchanceté, de passer son collègue sur le grill.
Il ajoute :
- Je n'ai pas eu le temps de prendre de notes.
Autour de la table, tous sont attentifs, un vague sourire aux commissures des lèvres. Ils sont heureux de constater qu'ils ne sont pas les seuls a avoir le trac
quand il faut plancher devant un groupe attentif à la moindre erreur.
Loudin dirige la plus grosse entreprise industrielle du groupe par le chiffre d'affaires. Plusieurs auraient aimé avoir été choisis ou au moins sollicités pour
l'être. Ils n'en sont pas vraiment jaloux. Ils savent toute la difficulté de la tâche et les risques à courir. Mais certains n'aiment pas le succès des autres, comme si cela leur portait ombrage.
Vous avez, vous aussi, remarqué que certaines personnes pensent s'élever en abaissant les autres et n'apprécient pas les têtes qui dépassent.
Loudin fait des yeux un tour rapide de la table. Va t'il faire une remarque sur leur peu de capacité à comprendre ? Non, son sens de l'économie des mots
l'emporte.
Comme si cette intervention lui avait redonné de l'aplomb, il refait calmement une partie de son exposé, d'une voix calme, suffisamment commentée,
intéressante.
- Voilà. Vous avez bien compris ? Je peux remettre ça, si vous voulez.
Un vague sourire détend son visage, car il a su surmonter sa timidité, mais son ton rauque, un peu ironique, ne donne à personne l'envie d'insister. Les sourires
autour de lui se sont effacés.
F. Laclos le remercie de son intervention. Il ne demande pas s'il y a des questions, le temps passe, et donne la parole à Messieurs Gobaert et Biart.
L'un est le directeur général commercial, nous en avons déjà parlé. L'autre est le directeur administratif et financier de la plus grosse société de
commercialisation du groupe dont Gobaert a la responsabilité.
Biart, grand, bien bâti, les cheveux noirs, très drus, des lunettes de vue sur un nez fort, un visage avenant. Un bel homme, du même âge que Loudin, mais plus
élancé. Autant Loudin était mal à l'aise, autant Biart paraît calme, tranquille, sûr de lui et de la qualité des documents qu'il doit présenter.
Ce qu'il fait d'une voix bien posée, sachant captiver l'auditoire, répondant aux questions sans se laisser démonter et sans se perdre dans les détails.
Il est bien en phase avec François Laclos. Il sait pouvoir compter sur son appui, comme Laclos sait la fidélité que Biart lui a toujours témoignée. Ces deux hommes
s'apprécient. Personne n'en parle, tous le savent. Depuis quinze ans, ils ont traversé ensemble des crises, passé des heures à retourner des problèmes, qui, mal résolus, auraient mis tout le
groupe en péril.
Gobaert et Polvi le savent eux qui ont parfois participé à ces veillées tardives, les tables de travail encombrées de documents, de chiffres, de marchés, de
ristournes, de budgets, de risques, de peur parfois.
Ensemble, ils ont évalué, soupesé des marchés pour essayer de déterminer si les conditions acceptées par les commerciaux, sous la pression des centrales d'achats,
n'allaient pas les entraîner à des résultats catastrophiques.
F. Laclos se confie souvent à Biart. Il lui donne le fond de ses pensées, en toute confiance, sur des sujets dont il ne parle jamais avec une autre personne.
Il lui dit souvent en rentrant dans son bureau :
- « Excusez-moi, monsieur Biart, de vous ennuyer avec ces problèmes, qui ne sont pas les vôtres, mais j'ai besoin de les dire, ça me les rend plus clairs en
les énonçant... »
Pourtant, aucun signe de familiarité apparent ne peut avertir de leur complicité, de leur amitié. Ils se vouvoient, l'un et l'autre se lèvent de leur siège pour
accueillir celui qui entre dans son bureau, ils semblent courtois, sans plus, mais ils sont de connivence, ils n'ont pas besoin de grande explication pour se comprendre. Un coup d'œil suffit pour
savoir ce que pense l'autre.
Pourtant, un jour au cours d'une réunion, F. Laclos a eu des mots très durs pour dire sa désapprobation à A. Biart qui tardait à régler un problème de personnel qui
entretenait un malaise dans un de ses services et des bavardages dans tout le siège.
Laclos ne supporte pas qu'une décision prise ne soit pas appliquée rapidement. Il y a déjà bien assez de sujets méritant d'être débattus qui ne le sont pas par
manque de temps, d'attention, de courage, pour qu'un sujet ne soit pas traité rapidement après avoir été analysé et fait l'objet d'une décision, alors qu'il doit améliorer le fonctionnement d'un
service.
Ajoutons, sans vouloir le critiquer, que François Laclos aime bien que tout se passe comme il le souhaite, à son rythme, à sa manière. Il est soupe au lait, il a
vite fait de sortir de ses gonds. Il aime aussi, je dois le dire, envoyer une réflexion cinglante, parfois beaucoup plus acerbe que nécessaire, pour le plaisir d'un bon mot, par goût d'une
formule bien ajustée, certainement pas par désir de blesser.
Quelques fois, ceux qui subissent ses réflexions ont du mal à les accepter, même s'il ne les dit qu'avec de bonnes raisons. Il arrive que les mots ou la façon de
les dire soient disproportionnés avec la faute commise. Ses cadres lui pardonnent en raison du passé où il a prouvé ses talents ou du présent où il les prouve encore, mais à l'instant, le coup
n'en est pas moins dur. F. Laclos le sait. Il fait des efforts pour maîtriser sa langue trop vive et trop acerbe. Il ne manque jamais, ensuite, de trouver un mot pour calmer les petites douleurs,
celles des autres, qui deviennent, cinq minutes plus tard, également les siennes.
Mais revenons à ces mots prononcés, de plus, devant plusieurs personnes. (Certaines ravies de voir Biart accuser le coup).
F. Laclos, les mots à peine prononcés, se mordait la langue. Trop tard. C'était dit. Ne pensant qu'à l'entreprise, il se disait qu'après tout, Biart avait au moins
mérité une remarque et que d'avoir dit sa désapprobation devant témoin pouvait avoir valeur d'exemple.
Mais A. Biart n'était pas n'importe qui. Il avait de l'amitié pour lui, il tenait à la sienne.
Dans la journée, il s'arrangea pour se trouver avec lui en présence d'autres personnes et lui adresser la parole, dans la conversation générale, sur un ton neutre,
pour reprendre le contact. Puis entrant dans son bureau dont la porte était restée ouverte, il demanda :
- Qu'en est-il du camion bloqué à la frontière italienne, dont vous m'avez parlé hier soir ?
- Je m'en suis occupé. Il est en route. Le transitaire a fait le nécessaire.
Le ton de Biart est un peu retenu, une vague gêne est là, entre eux, imperceptible à une personne non avertie de la remarque désobligeante.
- Très bien. Allons Monsieur Biart, je sais que tout n'est pas aussi facile à régler qu'un camion retenu à la douane.
Il fait un pas vers Biart et lui donne une tape sur l'épaule.
- On ne va pas en faire toute une histoire...
De quoi parle-t-il ? Du camion, des mots ?... Il laisse un doute alors que tous deux savent très bien qu'il parle de l'algarade du matin.
- Oublions ! Vous savez que parfois je m'énerve un peu vite mais que ce ne sont pas les motifs qui me manquent.
Biart a le bon goût de ne pas insister. Laclos, pas trop à l'aise aborde un autre sujet, se jurant de faire attention, à l'avenir, de ne pas froisser ses meilleurs
cadres par des paroles désobligeantes.
Soupe au lait, certes, mais toujours lucide. Il sait se servir de sa réputation. Ses colères brèves, mais parfois violentes, découragent ceux qui aiment à discuter
à perte de vue, à parler sans réflexion, à prendre une réunion pour le café du commerce, à colporter des bruits de couloir sans fondements, a entretenir des conversations d'une banalité
affligeante. Aussi les réunions sont-elles consacrées à l'essentiel.
Il sait, aussi, user de la fausse colère. A froid. Les gens acceptent plus facilement certains reproches dits sous l'emprise de la colère, que les mêmes dits d'un
ton uni, calme.
Les deux méthodes ont leur vertu. L'alternance a ses avantages.
L'important est de dire d'une façon ou d'une autre ce qui doit l'être pour que les erreurs ne se reproduisent plus.
Ce qui l'énerve le plus, c'est le mensonge. Avec tous les réseaux d'information qu'il a dans le groupe, il y a peu de chance pour qu'il prenne un mensonge pour une
vérité. Aussi, quand une personne lui ment, il se sent comme injurié. C'est le prendre pour un idiot. Me mentir à moi ! Vous me prenez pour qui ? Furieux, il sent tous ses muscles se
crisper. Il se fait violence pour n'exprimer sa colère qu'oralement. Heureusement, personne ne sait à quel point il a envie de passer sa colère sur la figure du menteur. Pourtant, il pardonne
facilement une erreur avouée si elle n'est pas enrobée dans un flot d'excuses.
Le mensonge peut avoir des effets très néfastes dans une entreprise. Il y a des menteurs qui pratiquent le mensonge comme d'autres, vertueux, pratiquent la rigueur.
Ils mentent, puis mentent pour cacher leur mensonge, ils s'enfoncent, ils s'engluent dans leurs arcanes. Ils finissent par faire douter de tout, d'eux et des autres. Des histoires sans queue ni
tête, des affabulations se mettent à circuler, les colporteurs de couloir s'en donnent à cœur joie. La rumeur coure.
Comme l'a dit Churchill : « Un mensonge fait le tour du monde avant que la vérité n'ai eu le temps de chausser ses bottes ».
Il faut donc le combattre, surtout celui qui vise les gens. Vous avez remarqué que le mensonge s'attaque le plus souvent aux faibles qui ne savent pas ou qui ne
peuvent pas se défendre. Les menteurs, les calomniateurs, courageux, choisissent leur cible.
Il n'y a pas que les mensonges pour empoisonner les relations au sein d'une entreprise. Tous le savent. Tous connaissent l'allusion, la vérité dissimulée pour
laisser dans l'erreur, le double sens, l'importance donnée à une babiole, les « on m'a dit... » Demi phrase qui laisse imaginer, les airs mystérieux, l'emploi du ON, qui a le dos
large.
Pourquoi? Dans quel but ? Par bêtise, par méchanceté, pour occuper le temps, pour paraître intéressant, averti. François Laclos s'est toujours étonné de cet
aspect des gens. Il faut le combattre. Ce qu'il veut, c'est que les ragots, les rumeurs ne deviennent pas trop préjudiciables aux employés et à l'entreprise, sachant bien que c'est un mal
pernicieux qu'il ne fera pas cesser complètement.
21
Monsieur Biart en a terminé avec sa présentation clair, précise.
- Merci, Monsieur. S'il vous plait, à vous Monsieur Gobaert.
Gobaert a lui aussi dans les quarante cinq ans. Grand, bien bâti à l'allure sportive. Son costume strict cache pourtant quelques kilogrammes de trop. Une pochette
un peu trop bouffante, assortie à sa cravate de couleur un peu trop vive, orne son costume gris. Des yeux bleus en amande, un nez bien dessiné portant des lunettes sans monture, un visage aux
traits réguliers, ovale, encadré par des cheveux ondulés un peu trop longs, couleur poivre et sel, soigneusement peignés pour cacher une calvitie naissante. Il est certainement un bel homme, il
le sait, pourtant il a une mâchoire un peu lourde qui peut être aussi bien arrogante que complaisante.
Il faisait partie des commerciaux d'une entreprise rachetée par le groupe. C'est un commercial de grande qualité. Il a su entretenir de bonnes relations avec les
acheteurs, de celles que savent avoir les meilleurs. Je vous en ai déjà entretenu...
De promotions en promotions, Laclos a fini par le nommer directeur général commercial du groupe. Il a autorité sur tous les commerciaux pour toutes leurs actions
commerciales, alors que ceux-ci sont parfois rattachés hiérarchiquement à un directeur de société et payés par lui. Il n'a la responsabilité totale, commerciale et administrative, que pour la
société chargée de vendre la production des sociétés regroupées.
Il est, en quelques sortes, le super contrôleur de François Laclos pour tout ce qui touche à la vente des productions du groupe. Sa tâche n'est pas aisée en raison
de la complexité de l'organisation commerciale.
En effet toutes les sociétés industrielles ont leurs propres réseaux commerciaux. Certaines sociétés fabriquant les mêmes produits ou des produits complémentaires
se sont regroupées pour n'avoir qu'une seule société commerciale, qu'elles rétribuent pour ses services, dont Gobaert est le directeur général. Ces réseaux commerciaux et cette société
commerciale sont divisées en plusieurs réseaux pour la grande distribution, les grossistes, la restauration collective en France ou à l'exportation, eux-mêmes subdivisées en raison des
différentes formes de présentation ou des linéaires spécialisés sur les lieux de vente.
Les fabricants et les commerciaux se mettent d'accord sur un programme annuel de vente donc de fabrication, en tenant compte des stocks. Ce programme servira, entre
autres éléments, à l'élaboration des budgets prévisionnels de fin d'année.
Rentrent dans ces programmes prévisionnels toutes les ventes, bien sûr. Les ventes par les réseaux propres à chaque société, mais aussi certains produits que
d'autres sociétés ont mis à leur gamme pour l'allonger, ainsi que les ventes directes aux industriels du groupe ou à des industriels extérieurs.
Certains industriels ne sont que des assembleurs qui achètent l'essentiel des produits de base déjà élaborés par les autres sociétés du groupe.
Pour encore compliquer les choses, certaines entreprises, qui ont été achetées par le groupe, avaient des relations commerciales, mais aussi amicales avec des
acheteurs, en général, étrangers. Pour ne pas perturber ces relations par des changements d'interlocuteurs, c'est toujours le directeur qui traite directement avec eux. En effet, ces acheteurs
veulent traiter avec des entreprises dont ils connaissent le responsable et les ateliers de production qu'ils ont agréés.
En cours d'année des rééquilibrages peuvent se faire entre les différents réseaux. Gérer la pénurie n'est pas aussi simple que de gérer l'abondance. Il faut
répartir le disponible. Chacun essaie de faire valoir sa position dominante. L'industriel est le mieux placé pour réserver sa production à ses propres clients quand il en a. Les réseaux
commerciaux de l'entreprise influencent leur directeur pour que les produits, mis à la disposition des autres sociétés commerciales, soient livrés à la portion congrue pour pouvoir livrer les
leurs sans trop de problèmes.
La dispute deviendrait rapidement générale s'il n'y avait pas une autorité supérieure pour veiller à une juste répartition en ayant une connaissance globale des
intérêts de chacun et de celui du groupe.
Gérer l'abondance est délicat, plus technique que de gérer la pénurie.
Lorsqu'un ou deux réseaux ne réalisent pas leurs objectifs mensuels ou trimestriels, il faut réagir vite. Refaire des programmes par réseau, en évitant évidemment
de réduire les fabrications ou de gonfler les stocks. Pousser certains réseaux pour qu'ils vendent plus par des actions diverses et les autres, défaillants, pour qu'ils se défendent mieux et ne
prennent pas la mauvaise habitude de ne pas réaliser leurs objectifs.
Monsieur Gobaert, aidé par Biart et les contrôleurs de gestion, suit l'exécution des objectifs de vente. Les directeurs industriels sont, eux aussi, très attentifs
à tout ce qui se passe au niveau commercial et ne manquent pas de se plaindre au moindre dérapage et de gémir suffisamment fort pour que F. Laclos les entende.
Les commerciaux qui rencontrent des difficultés pour réaliser leurs programmes, incriminent, pour se défendre, la qualité défectueuse des marchandises, comme les
acheteurs le font pour justifier que certains produits ne soient plus référencés dans leurs magasins. C'est un prétexte commode.
Gobaert est donc en rapport constant avec les services qualités du groupe chargés d'analyser et de classer la production en fonction des normes officielles de la
profession et celles du groupe, plus sévères.
Les rapports entre services qualité et industriels ne sont pas toujours au beau fixe. Les directeurs industriels ont parfois le sentiment d'être les boucs
émissaires et se défendent avec des arguments tout aussi fallacieux que ceux employés par les commerciaux pour farder la vérité sur les causes de leurs méventes.
Ces chamailleries, pour autant quelles ne dépassent pas les bornes, sont positives. Elles obligent les uns et les autres à rester vigilants dans tous les domaines
et en particulier dans celui de la qualité des productions.
Gobaert doit, évidemment, éplucher les contrats commerciaux pour vérifier s'ils ont respecté la politique commerciale définie et pour tenter d'en évaluer les
résultats, ce qui n'est pas une sinécure. Lui-même participe quelques fois aux négociations de gros marchés, ce qui le met sous l'œil attentif de ses troupes.
Le rôle de Gobaert n'est donc pas aisé. Il doit posséder des qualités multiples et parfois antinomiques. Il doit être un bon meneur d'hommes, un commercial de haut
niveau, un gestionnaire rigoureux, un fin diplomate. Il doit avoir un grand sens de la justice et l'appliquer avec doigté pour ne pas se mettre à dos les industriels, les contrôleurs de gestion,
les services qualité et ses commerciaux.
C'est beaucoup demander à un seul homme, de surcroît, sous la pression constante d'un directeur général exigeant.
Il lui arrive de mal mesurer le champ de son autorité et d'adopter une attitude hautaine, avec les industriels en particulier, ce qui lui vaut des rebuffades. Quant
à ses propres commerciaux, ils n'acceptent que difficilement ses remarques parfois excessives, se souvenant, mauvaise raison, qu'il n'était qu'un commercial, comme eux, il n'y a pas si
longtemps.
F. Laclos connaît les petits défauts de Gobaert, mais aussi ses grandes qualités. La principale, celle qu'il apprécie particulièrement, est qu'il ne se démonte
jamais. Il ne s'avoue jamais battu. Un échec ne saurait lui faire perdre le moral, au contraire, il lui donne d'autant plus de désir de revanche que celui-ci est important.
Laclos l'apprécie et ne regrette pas de lui avoir confié ce rôle difficile.
Que Gobaert lui témoigne, avec en apparence beaucoup de respect, une amitié qui n'est peut-être que de surface et que son ressort principal soit l'ambition, ne le
gêne pas. L'ambition fait courir le monde.
22
G. Gobaert présente les principaux résultats commerciaux à l'aide de tableaux qui recoupent ceux présentés par A. Biart en mettant l'accent sur l'aspect commercial.
Il fait un exposé clair, avec aisance. Il maîtrise parfaitement son sujet.
- Auriez-vous des questions ? Demande Gobaert.
Loudin intervient de sa façon abrupte, à la limite de la courtoisie.
- Vous avez passé deux heures, mardi matin, avec mon commercial chargé de la vente des carcasses. Est-ce que vous n'auriez pas mieux à faire ?
Gobaert interpellé, reste coi, suffisamment longtemps pour que Laclos puisse intervenir avant qu'il ne reprenne ses esprits.
- Monsieur Loudin, souvenez-vous que Monsieur Gobaert est le responsable commercial du groupe. Qu'il puisse s'intéresser à la façon de commercialiser certains de
vos produits c'est dans ses attributions. Je vous rappelle que vous avez bien d'autres problèmes, à régler dans votre entreprise, dont nous avons parlé au cours de notre dernière réunion
hebdomadaire. Vous avez mieux à faire qu'à prendre ombrage d'une rencontre de monsieur Gobaert avec votre vendeur, me semble t-il. Non ?
F. Laclos demande d'un geste à Gobaert de ne pas intervenir. Loudin lui, préfère se taire. Il ne souhaite pas parler, devant ses collègues, de la dernière réunion
hebdomadaire chez lui avec ses cadres et le D.G.. En effet, certains de ses résultats techniques ne sont pas en phase avec ses objectifs et Laclos lui en a déjà fait la remarque,
vertement.
- Merci monsieur Gobaert. Pensez à appeler Depierre qui rencontre des difficultés avec l'un de ses clients, qui est aussi l'un des vôtres. Réglez rapidement la
question avant que leurs rapports ne s'enveniment. Laclos pense : "Et les vôtres avec Depierre".
Gobaert opine du bonnet en fronçant les sourcils mais ne dit rien. Il ne manquera pas d'appeler Depierre. Il ne voudrait pas risquer de passer à coté d'une occasion
de lui montrer son pouvoir.
23
F. Laclos se tourne vers un autre cadre et lui dit :
- Monsieur Poloux nous attendrons la prochaine réunion pour faire le point de votre activité. Tout à l'heure, Monsieur Jaunart nous a parlé de vos programmes
informatiques qui nous permettront d'avoir, pour la prochaine réunion, un résumé plus fiable de vos résultats techniques. D'autre part, vous terminez l'installation de votre nouvelle ligne de
production. Vous m'avez dit que tout se passait normalement. Attendons que tout se soit bien mis en place.
Monsieur Poloux, directeur de l'Aven, est soulagé de ne pas avoir à plancher. La gestion de l'Aven lui pose bien des problèmes qu'il a du mal à résoudre et pour
cause.
La profession est mal organisée, pour ne pas dire anarchique. La production est trop importante pour la demande. Les acheteurs profitent de la situation et obligent
chaque jour les fabricants à baisser leurs tarifs. Les deux ou trois grands de la profession souffrent également de ces baisses des prix, sans réagir, espérant que les moins solides, les petits,
ne pourront résister et disparaîtront.
Durant les cinq dernières années, beaucoup d'ateliers se sont montés. Transformation demandant beaucoup de main d'œuvre, mais peu d'investissements, de petits
faiseurs ont ouvert des ateliers et ont encouragé la production de base. Rapidement l'offre a dépassé la demande de façon dramatique pour en arriver à la situation actuelle.
Pour résister, il n'y a pas d'autres solutions, dans l'anarchie, que de tout faire pour abaisser les prix de revient afin de résister à la crise, au moins aussi
bien que les grandes firmes qui ont la possibilité de faire des économies d'échelles, ce qu'elles ne savent pas toujours faire aussi bien qu'elles le devraient.
Du matériel étranger vient d'arriver sur le marché. Ces lignes de production, d'un coût élevé, remplacent en grande partie le personnel et permet d'abaisser les
coûts, amortissement de l'investissement compris. L'un de ces matériels vient d'être installé à l'Aven. C'est le groupe qui a financé l'investissement. Les petits transformateurs n'en ont pas les
moyens financiers, sinon à contracter des emprunts à des taux élevés qui risquent de les entraîner à la catastrophe encore plus rapidement. Cet investissement se fait sans diminution de personnel
donc en augmentant la production. C'est un pari sur l'avenir.
Il ne faut pas être grand clerc pour savoir que les petits ateliers sont condamnés à la fermeture pour ceux, les plus clairvoyants, qui réagiront suffisamment vite,
ou à la faillite pour ceux qui s'entêteront à lutter.
La lutte continuera entre les plus gros qui ont les moyens d'investir rapidement. Ils savent que l'Aven est un cas particulier. C'est un atelier moyen, sinon petit,
mais soutenu par un groupe qui a des résultats très supérieurs aux leurs. Ils essaient donc d'entretenir de bonnes relations avec l'Aven. Poloux en est flatté, lui qui aime bien paraître plus
qu'il n'est. C'est un petit travers très commun.
Laclos sait que d'investir était une nécessité, mais que l'investissement en cours ne suffira pas pour rétablir la situation financière. Il faudra, aussi rapidement
que possible, diversifier l'activité pour fabriquer des produits plus élaborés, demandeurs de personnel et de connaissances, pour lesquels le marché n'est pas encore encombré. Beaucoup ne peuvent
y avoir accès, la barrière financière et technologique étant trop élevée pour eux.
Le groupe est doté d'un service recherche et développement auquel toutes les sociétés peuvent accéder en payant des redevances. Aven a donc soumis à ce service les
produits qu'elle souhaite réaliser industriellement et mettre sur le marché avec le maximum de chance de succès.
Poloux, des techniciens, des commerciaux ont participé à une dégustation de ces produits fabriqués en laboratoire. Ces produits, à la demande de Laclos, ne sont que
les répliques de produits consommés aux USA et en Grande-Bretagne. Ils ont donc été testés par d'autres. La copie revient moins cher que d'inventer, les risques d'échec à la mise en marché sont
moindres. Il faut maintenant faire des essais industriels, ce qui est une autre affaire que de les élaborer en laboratoire, en calculer les prix de revient et les comparer avec les prix pratiqués
sur le marché. Ensuite mettre en place des procédures de fabrication avec les formules retenues.
Ce produit fini, industriel, devra être testé par le service qualité qui organisera des dégustations comparatives avec les produits ciblés du marché. Si tous les
essais se passent bien et si les résultats sont ceux attendus, le produit pourra être présenté aux acheteurs.
Au mieux, entre le moment où le laboratoire a présenté les produits et le moment où ils pourront être mis en linéaire d'une grande surface (grand magasin, GMS) il
se sera passé au minimum six mois. Si ce produit correspond bien à l'attente des consommateurs, il faudra un an pour qu'il commence à rentabiliser la ligne de production.
C'est dire la difficulté de mettre en marché de nouveaux produits et d'évaluer quand il y aura un retour sur investissement, ce qui n'est pas toujours le
cas.
24
Tous les sujets à l'ordre du jour ayant été traité F. Laclos décide de mettre fin à la réunion.
- Messieurs, il est une heure moins le quart. Nous devons être à table à une heure, n'est-ce pas Madame Rosillion... Avez-vous d'autres questions d'ordre
général ?... Non. Bien, vous recevrez le compte rendu de cette réunion en début de semaine prochaine. Madame Rosillion fera le nécessaire.
Ils rangent leurs dossiers. Laclos échange un sourire avec Madame Rosillion. La réunion s'est bien déroulée. Il la remercie pour l'organisation matérielle qui a été
irréprochable.
Madame Rosillion est une personne grande et mince, de type anglais, très efficace, mais qui ne supporte guère la contestation. Elle a vite fait de monter au créneau
si elle se sent attaquée. Il est vrai que très soucieuse des intérêts de la société, elle se dévoue à sa tache et n'accepte guère la critique. Seul cadre supérieur du groupe, au milieu de tous
ces hommes, elle a tendance à trop vouloir s'affirmer, à marquer son territoire avec une rigueur parfois agressive.
25
Laclos regagne son bureau en passant par son secrétariat. Annick a dû aller déjeuner, elle a déposé sur son bureau une fiche avec les noms et les numéros de
téléphone à rappeler. François Laclos se sent un peu vidé. Ces réunions, malgré l'habitude, le mettent toujours sous tension et le fatigue.
Tous se retrouvent dans le hall d'entrée du personnel. Par petits groupes, ils passent devant le logement du gardien pour gagner le restaurant d'entreprise où une
salle est réservée pour les déjeuners qui suivent ces réunions.
Ce restaurant se trouve dans un petit bâtiment annexe, à une trentaine de mètres du bâtiment administratif principal. Il est composé d'une grande salle de
restaurant libre service, avec sa pièce de stockage et sa chambre froide. A côté, une salle de restaurant pour recevoir des clients du groupe ou comme aujourd'hui des participants à une
réunion.
Les repas sont préparés par une entreprise de restauration extérieure. Deux tables sont dressées, sept places par table. Laclos s'assoie toujours au même endroit.
C'est un moment délicat. Certains souhaitent se trouver proches de lui, mais sans avoir l'air de vouloir s'y mettre. Quelques-uns uns ne font pas attention à ce genre de chose et s'installent par
affinité. Finalement les places étant comptées, Laclos finit entouré de ceux qui préfèrent être à sa table. Les uns par simple amitié, d'autres parce qu'ils pensent qu'il vaut mieux être prêt du
patron et puis ceux qui estiment que leur position hiérarchique les y oblige. Parfois un étourdi, pris dans une conversation, s'assoie à cette table créant quelques remous, obligeant à l'exil
l'un de ceux qui aurait souhaité être à la table de Laclos, ce qui ne manque pas de faire sourire les uns et contrarier l'autre.
La pièce est éclairée par deux grandes baies donnant vers l'ouest. Par ces baies ont peut voir le grand bâtiment administratif et sa terrasse. En effet le
restaurant est à cinq, six mètres au-dessus du niveau de la plate-forme où sont garés les véhicules du personnel. Au mur des peintures modernes, d'un goût discutable choisies par Lapierre.
Il fait beau, des nuages couvrent le ciel de leur masse blanche. Une petite brise d'ouest fait onduler les genêts, gentiment. Le pays est venteux, le temps très
changeant, il est rare d'avoir un jour aussi calme.
A peine installés, le serveur habituel vient les saluer et annoncer le menu. Laclos tient à ce qu'il soit copieux, simple mais bon et servi rapidement. Il souhaite
que tout le monde soit libre à deux heures trente au plus tard, café pris. Lui-même fait parti de ces gens sans appétit qui se contentent de peu. Il est toujours étonné de voir des personnes
engloutir de grandes quantités de nourriture et plus encore de les entendre dire qu'ils s'étonnent de leur embonpoint. A les entendre s'ils portent quelques kilogrammes de trop, c'est parce
qu'ils sont de ces gens à qui tout profite... certains le disent avec sérieux. Heureusement, la majorité sait que si elle a besoin de deux mille calories par jour et qu'elle en avale mille de
plus, elle risque de les retrouver sous forme de gras à des endroits qui rendront leur silhouette peu attrayante. Certaine personne, paraît-il, préfèrent les joies de la table au plaisir de se
sentir en forme sans avoir la démarche d'un canard gavé.
Un vieux dicton dit : « On creuse sa tombe avec ses dents. »
Il a dû tomber en désuétude. Je crois que ceux qui mangent bien, c'est à dire de bonnes choses, sont peut être pardonnables de trop manger, par contre les mangeurs
de hamburgers au ketchup arrosés de boissons pétillantes et sucrées...Il est vrai que certains amazoniens mangent des vers blancs et des mygales ...A chacun ses goûts.
Après tout, que chacun mange comme il le souhaite, pourvu qu'il ne gémisse pas sur son excès de poids, ne se dise pas soucieux de sa santé, sacrifiant à la mode du
bio, de l'allégé, des produits naturels, sans OGM (quelle horreur !), et se laissant tenter par le premier chocolat passant à portée de bouche !...
Le déjeuner se passe bien. La conversation est celle que vous entendez ailleurs, les mêmes sujets mille fois abordés, tellement rabâchés qu'ils ne devraient plus
avoir aucun intérêt pour personne. Le consensus général est respecté, celui d'éviter d'aborder les sujets qui peuvent fâcher.
F. Laclos écoute, plus qu'il ne participe. Il observe. Parfois il lance la conversation sur l'un des sujets tabous : la religion, la politique, la
mondialisation, l'économie... sans trop de succès. Mais il aime savoir ce que pensent ses cadres, de tel ou tel sujet, pour mieux mesurer leur capacité de réflexion s'ils doivent affronter des
situations délicates.
Ce déjeuner donne une fois de plus l'occasion à Laclos de constater que ces hommes remarquables, dans leur spécialité, sont souvent ignares dans les autres
domaines. Ils se contentent d'idées toutes faites, reçues par la télévision ou la radio. Leur peu d'esprit critique, rarement sollicité, leur laisse avaler les modes, les idées lancées par
d'autres, la pensée générale, sans discernement. Laissés en liberté, ils ne sont guère plus brillants en dehors de leur spécialité, que le gars sans formation qu'ils regardent de haut. Leurs
sujets de conversation sont les mêmes, guère plus élevés. Mais faut-il s'étonner de la pauvreté des connaissances des gens en général ? Certainement pas.
Combien de diplômés de nos bonnes écoles reconnaissent qu'ils ne savent pas grand-chose et qu'il leur sera nécessaire d'apprendre toute leur vie ? Et s'ils le
savent, combien s'y astreignent? Combien de livres sont lus par les cadres de sociétés ? Très peu. Sachant que quelques-uns en lisent cent fois plus que la moyenne française, très faible,
citée dans les statistiques. Combien s'astreignent à se former dans des spécialités qui ne sont pas directement les leurs ?
Il est pourtant très probable qu'une personne soit amenée à exercer plusieurs professions, au cours de sa vie, qui n'auront que des liens lointains avec leur
formation de base.
A la table voisine, une petite histoire vient de se raconter.
F. Laclos l'a entendue à la radio, ce matin, en venant. Le héros en est un homme politique bien connu pour ses prises de positions extrêmes et ses affirmations
choquantes. On peut se demander s'il n'a pas fait écrire l'histoire pour que l'on parle de lui. Qu'il soit de l'extrême, de droite ou de gauche, peut importe.
Ce qui étonne François Laclos c'est d'entendre ici et là : « vous savez il n'est pas si mal, hier soir, je l'ai entendu à la télé, je suis bien
souvent d'accord avec lui ».
Evidemment. Comment ne pas être en accord avec quelqu'un qui promet de vous faire moins pauvre, plus riche, plus heureux, de travailler moins, de payer moins
d'impôts, de toucher plus d'allocations, de prendre la retraite plus tôt, de rendre la France prospère... etc... Certains politiques mentent avec un tel aplomb qu'on ne peut que penser qu'ils
prennent les électeurs pour des demeurés. Ils font beaucoup de promesses, certains plus que d'autres. Tous en font, la plupart sans envie, ni espoir, ni capacité de les tenir.
Beaucoup de ceux qui les écoutent croient à leurs discours où aiment y croire le temps d'un vote, le temps d'un rêve. Si ce n'était pas vrai, les hommes politiques
ne feraient plus recette et personne n'irait plus voter.
Pourtant, si les politiques ont une base commune dans leur discours, plus ou moins bien empaquetée, plus ou moins démagogique, hypocrite ou mensongère, qui peut se
mettre aussi bien dans la bouche de l'un, à gauche, que de l'autre, à droite, il reste une part, petite, pas trop voyante, certes, qui les différencie. (Je ne parle pas des extrémistes qui ont un
discours violent, parfois irréaliste, exploitant souvent les envies, la méchanceté et les peurs). Ils en parlent d'ailleurs, de ces différences, de moins en moins au fur et à mesure que les
élections se rapprochent.
Il ne faut pas trop se marquer, tout en affirmant (dans le même jargon) qu'il y a de grandes différences entre eux. Pour ratisser large, ne pas exprimer d'opinion
trop tranchée. Plus l'origine politique de l'orateur se rapproche du centre, plus le discours devient neutre, lénifiant. Chacun peut l'interpréter selon sa sensibilité. Surtout ne pas aborder de
sujets épineux. Ne jamais oublier que pour se faire élire, il faut plaire au plus grand nombre, donc, en choquer le moins possible.
Si même on a des convictions différentes, il faut reconnaître un certain courage, à ceux, extrémistes, qui osent dire ouvertement, sans fards, leur façon de penser.
On ne peut s'empêcher de ressentir quelques mépris pour les autres, ces calculateurs qui n'ont pas ce courage dans leur discours et n'en auront pas plus dans leurs actes s'ils arrivent aux
commandes de l'état.
Il faut dire que si l'un parle clair en se tenant un peu trop "droit dans ses bottes", il recevra rapidement un billet de sortie, sous forme de vitupérations des
médias et de sondages, plus ou moins orientés, montrant son écroulement catastrophique dans l'opinion publique.
La démocratie est, certainement, ce qu'il y a de moins mal pour diriger un pays. (Je répète ce qui se dit. Il m'arrive d'en douter). Elle a pourtant des limites
imprécises, ce qui peut amener les citoyens à une cacophonie d'opinions contradictoires et l'expression d'idées extrémistes qui peuvent pousser les législateurs à des lois incohérentes.
Heureusement, les entreprises ont un autre mode de fonctionnement, que certains dénoncent en prônant l'autogestion qui a pourtant donné des résultats
catastrophiques bien connus. Imaginez un chef d'entreprise soumis toutes les semaines à un sondage d'opinion fait auprès de tous ses employés et que ce sondage soit la mesure de ses capacités. En
dessous de quarante ou cinquante pour cent d'opinions positives, hop ! À la trappe. Quelle valse ! Je remarque d'ailleurs que nos premiers ministres ou nos présidents gouvernent presque
toujours avec un pourcentage d'opinion qui leur est défavorable.
Les chefs d'entreprise ont déjà la pression constante des indices boursiers, de leur conseil d'administration, de leur banquier. Cette épée de Damoclès devrait être
suffisante pour leur rappeler, si nécessaire, la précarité de leur situation et la nécessité de bien faire.
D'ailleurs, certains conseils d'administration abusent, me semble-t-il, de ces changements à la tête des entreprises. Ces changements trop fréquents ne peuvent être
que néfastes aux résultats de celles-ci.
En effet :
Soit le directeur est embauché pour diriger véritablement une entreprise, c'est à dire en connaître tous les rouages,
tous les hommes pour en tirer le meilleur parti possible, afin, en appliquant une politique claire, d'obtenir les résultats souhaités. Dans ce cas, le temps lui sera nécessaire. Ce n'est pas en
une année ou deux que l'on peut modifier en profondeur l'organisation d'une entreprise et encore moins changer l'état d'esprit des hommes et leur insuffler une nouvelle culture.
Soit il est embauché pour créer un choc psychologique pour redonner confiance à des actionnaires estimés assez crédules
pour penser qu'un changement à la tête de l'entreprise suffira pour que, comme par miracle, tout se mette à fonctionner correctement.
S'il suffisait de changer le pilote d'une voiture poussive pour en faire un bolide, les constructeurs automobiles auraient cessé de faire de la recherche pour
améliorer les performances de leurs moteurs.
Soit le directeur général est embauché pour changer de stratégie à la demande du conseil d'administration et des
actionnaires. Dans ce cas, sa mission pourra être courte, mais il ne remplira pas les fonctions d'un directeur général, il sera chargé d'une mission précise.
Sa mission va être semblable à celle d'un ministre arrivant à la tête d'une administration, nommé pour faire appliquer une nouvelle politique qui n'a d'ailleurs pas
toujours été bien définie. En admettant qu'elle l'ai été, ce ministre doit infléchir la politique de son administration dans le sens qui lui a été prescrit, au mieux ... Mais comment un homme qui
ne connaît rien du fonctionnement en profondeur d'une entreprise pourrait-il modifier autrement que superficiellement, par une réforme en général mal appliquée, le véritable visage d'une
administration et ses performances ? Nous connaissons tous le succès de ces ministres restant en poste deux ou trois ans, parfois quelques mois ... Juste le temps de laisser, dans le meilleur des
cas, leur nom à une loi, une de plus, souvent inapplicable ou inappliquée.
Nous avons parfois l'impression que ce pauvre ministre a été installé au volant d'une voiture qui ne se soucie pas du conducteur et décide elle-même de la direction
à prendre. Comme je la comprends ! Elle a eu tellement de chauffards à son volant !
Le pouvoir réel reste entre les mains des directeurs administratifs en place qui assurent une certaine continuité en faisant tourner le système, tant bien que mal,
sans pouvoirs suffisants pour le réformer et qui se complaisent dans le ronron de leur vieille machine obsolescente qui leurs assure la durée de leur emploi et le mécontentement des
administrés.
Il paraît donc que la solution constructive, pour une entreprise, est de donner suffisamment de temps à celui qui aura été sélectionné, avec tout le soin
nécessaire, pour qu'il puisse mener à bien ses actions. En effet, la confiance mutuelle dans une équipe de direction est un élément capital pour la réussite de l'entreprise. Cette confiance ne se
décrète pas, elle se donne à son directeur général un peu chaque jour, s'il la mérite. Le temps est donc un facteur important de la réussite.
Il ne faut pas changer de skipper à chaque coup de vent, à chaque incident, sous peine de n'arriver jamais nul part, surtout si l'on sait que le véritable problème
vient de l'équipage et de son organisation où (et) de la stratégie définie par le conseil d'administration. (Conseil qui saura se défausser sur le directeur général si celle-ci s'avère
mauvaise).
Dans les grandes sociétés, cotées en bourse, le conseil est composé de personnes représentant des pourcentages plus ou moins importants du capital et de personnes
qui se sont fait la réputation d'avoir des qualités de conseillers ou reconnues pour leurs relations influentes et leur connaissance du monde politique.
Quant aux patrons de ces grandes entreprises, surtout celles où l'état est majoritaire, ils sont quelques dizaines qui tournent d'une entreprise à l'autre. De
surcroît, les grandes écoles se partagent traditionnellement les postes les plus importants des grandes entreprises ; ce qui restreint les possibilités de choix et peut priver celle-ci des
meilleurs talents.
Il serait très instructif de prendre les entreprises cotées au CAC 40 et de lister les directeurs, les membres des conseils et les présidents qui ont été à leur
tête depuis dix ans. On s'apercevrait certainement que le cercle des personnes exerçant le pouvoir économique dans les grandes entreprises est très restreint.
Les initiés sont donc peu nombreux, mais sont bien accrochés à leurs prérogatives. Eux aussi ont leur carnet d'adresses bien tenu à jour ... Les plus habiles à se
faire nommer à des fonctions importantes ne sont pas nécessairement les plus méritants. Comment, ensuite, s'étonner des erreurs de gestion, des stratégies mégalomanes de certaines entreprises qui
font scandale périodiquement.
Vous pourriez me faire remarquer que je critique les changements trop fréquents et qu'en même temps je souligne que ce sont les mêmes qui valsent sur la piste. Oui,
en effet, mais pas avec le même partenaire. Ils ont donc rarement le temps de se mettre à l'unisson.
Il est vrai aussi que certaines entreprises privées, de tailles moyennes ou petites manquent de sang neuf à leur tête. Peu d'entreprises familiales ont le courage
de confier leur destin à un manager ne portant pas leur patronyme quand les rejetons de la famille n'ont pas les compétences requises. Pourtant, les qualités d'un père ne se transmettent pas
comme un paquet d'actions.
Il y a un dicton populaire qui dit : « la première génération créé l'entreprise et la fortune, la seconde la maintient et la troisième la
mange ».
On peut penser que si ce dicton s'avère exact cela permet d'apporter du sang neuf en changeant les cadres et donc un certain dynamisme à l'économie. Malheureusement
les salariés qui voient leur entreprise s'écrouler, sans rien pouvoir y faire, en souffrent et parfois de façon dramatique si elle n'est pas reprise.
Il n'y a pas de vérité absolue, évidemment, pour créer les meilleures conditions pour qu'une entreprise donne de bons résultats. Une entreprise est un ensemble
complexe dirigé par des gens très différents. Il ne peut y avoir de méthode type, parfaitement définie qui puisse s'appliquer uniformément. L'expérience nous a pourtant appris qu'il faut se
méfier des décisions hâtives, sous la contrainte et que la décision de mettre fin au mandat d'un directeur général ou d'un cadre de haut niveau est grave et peu choquer profondément l'ensemble du
personnel et perturber durablement le fonctionnement d'une entreprise.
Ce qui est vrai pour un directeur général ou un cadre important peut l'être pour les autres employés d'une société. Aujourd'hui tout le monde semble trouver normal,
acceptable, que des hommes, des femmes, de plus de cinquante ans, en pleine possession de leurs moyens physiques et intellectuels, avec une expérience irremplaçable de la vie dans le monde du
travail, soient licenciés, en priorité, lorsqu'une entreprise procède à une « restructuration », ou qu'à la recherche d'un emploi, ils ne retrouvent pas de situation.
En dehors de cas où des employeurs, à courte vue, préfèrent embaucher, pour quelques sous de moins, un jeune diplômé à qui il reste tout à apprendre ou presque, ne
faudrait-il pas pointer du doigt les lois sociales, à l'actif des syndicats et de certains hommes politiques, qui permettent de se séparer, avec des facilités financières, « des vieux »
pour embaucher des jeunes avec des aides.
La mode, toujours la mode ! Il faut être jeune, faire jeune, avoir une équipe de jeunes cadres ... évidemment dynamiques, comme si ça allait de soit.
Qu'est ce qu'un jeune ? Tout est relatif. Pour un gamin de dix ans, un garçon de vingt ans est un vieux. Tout au long de notre vie nous sommes des jeunes ou
des vieux pour d'autres. Evidemment, sur le tard, il devient difficile d'être le jeune de quelqu'un.
Comme l'aurait dit Lapalisse : « les jeunes d'aujourd'hui seront les vieux de demain ».
Certains pensent et agissent comme s'ils ne le savaient pas, oubliant, en outre, que la jeunesse du corps n'est pas forcément celle de l'esprit.